#LecturesSolidaires chapitre 2 !


Bonjour tout le monde !!

Vous avez été quelques uns à me dire que vous avez apprécié la Sorcière aux Chats, alors pour ceux qui me font l'amitié de me lire, voici aujourd'hui :

La Goule au bois dormant... (tout un programme !)


La goule au bois dormant

Il était une fois, dans un royaume riche et prospère du nom de Roze, un bon roi et sa fille. La princesse était si belle et si douce qu'elle faisait pâlir de jalousie les astres de la nuit. Elle s'appelait Zellandine. Ses cheveux coulaient dans son dos comme une rivière d'or, jusqu'à s'enrouler autour de ses chevilles quand elle marchait. Ses émotions saupoudraient son teint perlé d'un nuage de poudre rose, mettant en émoi les damoiseaux. Quand elles vibraient dans ses yeux bleus, tel un diamant sur un lit de saphirs, même les vieux soldats frémissaient de bonheur. Elle souriait, et l'arabesque charnue de ses lèvres chavirait les cœurs alentour. Elle chantait, et même les oiseaux taisaient leurs trilles pour l'écouter.

Mais un matin, la belle n'ouvrit point les yeux. Elle ne s'éveilla point. Elle demeura couchée sous son baldaquin de soie, immobile et paisible. Les efforts conjugués de sa bonne, du médecin royal et de son père, le bon roi Théobert, furent sans le moindre effet. Les jours passèrent, guérisseurs, sorcières et mages se succédèrent à son chevet, prêtres et oracles y épuisèrent leur art, et la belle dormait toujours. Elle ne dépérissait pas, pourtant. Mois après mois, année après année, elle conserva fraîcheur, jeunesse et beauté… mais nul n'entendit plus sa voix ni ne put contempler l'azur de son regard.


Vingt années passèrent. Celui que son peuple avait jadis appelé "le bon roi Théobert" n'était plus que "ce pauvre Théobert", qui n'inspirait plus qu'inquiétude et pitié. On murmurait qu'un sort emprisonnait la princesse et que c'était son père qui en était la cause… La raison, nul ne la connaissait. On murmurait aussi que seule la mort du roi lèverait le maléfice. On le murmurait si fort qu'un matin, fatigué, plus perdu qu'un agneau dans la forêt profonde, "ce pauvre Théobert" se jeta de la tour où dormait Zellandine. On lui fit des obsèques aux allures de fête nationale, le peuple en liesse dansa trois jours et trois nuits durant, espérant ainsi conjurer le sort. Puis un immobilisme attentif paralysa le royaume, alors que tout un chacun retenait son souffle. On attendait l'éveil de la princesse Zellandine… qui n'advint jamais. Les semaines s'égrenèrent encore sans que rien ne change. Le bon roi était mort en vain. Alors la peur, la superstition s'invitèrent aux tables des barons, et jusque dans les plus humbles chaumières. Il n'y avait plus personne sur le trône de Roze. Tous les prétendants potentiels avaient déjà fui, éperonnés par le spectre d'un règne maudit. Chaque jour qui passait, des dizaines, puis des centaines de familles traversaient la frontière avec armes et bagages pour trouver refuge dans les autres royaumes au nord, à l'est, à l'ouest ou par-delà les mers du sud. En moins d'une année, le pays de Roze devint un territoire fantôme, peuplé de maisons vides, abandonné au temps et aux éléments. La nature reprit peu à peu ses droits, envahissant jusqu'aux plus hautes tours du palais royal… jusqu'à la chambre de la princesse Zellandine, où gisait toujours la splendide jeune femme. Le château disparaissait désormais sous un roncier géant dont les tiges, couvertes d'épines aussi longues et acérées que des épées, larges comme des troncs d'arbres, s'entrecroisaient tel un nœud de serpents.

Dans les royaumes voisins, puis dans les plus lointains et jusqu'aux confins des terres nordiques, les réfugiés de Roze avaient témoigné de leur mésaventure, qui s'était étoffée, agrémentée et bonifiée au fil du temps. Au moment où commence notre histoire, cent ans se sont écoulés, au cours desquels des dizaines et des dizaines de princes, chevaliers, preux et nobles seigneurs ont pris la route un matin, certains d'être celui que la prophétie avait choisi pour délivrer Roze et Zellandine de la malédiction. Aucun n'en est revenu, cependant il se chuchote que, devant les beautés et les richesses du palais de Théobert, nul n'aurait eu envie de quitter ce paradis…


Or donc, en ce radieux matin de printemps, Troy le Troisième, prince d'Abénie, se tenait face à l'imposante muraille de ronce, pas peu fier d'être arrivé jusque-là. En effet, quand trois mois plus tôt, son père, le roi d'Abénie, lui avait donné l'ordre de s'en aller conquérir le trône de Roze, le jeune homme avait d'abord cru à une blague. Puis il avait pris la pleine mesure du sérieux de l'affaire après avoir passé deux jours au cachot, au pain sec et à l'eau. De retour au pied du trône paternel, Troy s'était résigné à écouter sans en rire les desseins que le monarque projetait pour lui.

"Fils, lui avait-il proclamé, tu as toujours su que ton frère me succéderait et qu'il n'y avait pas assez de place en Abénie pour deux princes."

C'était un fait, l'Abénie n'avait de "royaume" que le titre. Le souverain régnait sur une poignée de paysans et quelques milliers de moutons répartis sur une dizaine de collines gelées et soufflées par le vent du nord.

"Tu as déjà trop longtemps profité de mes largesses, avait poursuivi le roi. Tu n’es rien de plus qu’un fainéant et un incapable. Je devrais te chasser de mes terres sans même une culotte de rechange !"

Cela, il fallait l'avouer, c'était y aller un peu fort, mais Troy n'osa point protester.